La diagonale alekhine

La Diagonale Alekhine, Arthur Larrue, Gallimard, 2021

Entrée dans l’histoire

En 1940, dans le paquebot, puis le train, qui le ramènent de Buenos-Aires dans une France en guerre via Lisbonne, Alekhine navigue entre souvenirs récents et anciens de sa carrière de joueur. Il discute avec sa quatrième femme, dont il subit clairement l’ascendant, pour ne pas dire la domination, et la dépendance financière, de son avenir proche dans l’armée française.

Après la défaite, il vit en Normandie dans le château de Saint-Aubin, appartenant à son épouse et réquisitionné par la Wehrmacht comme hôpital militaire. Il y reçoit un ancien adversaire échiquéen allemand qui, apprenant qu’il était resté dans la France vaincue, lui demande de produire des analyses échiquéennes antisémites. Un rendez-vous à Paris avec un officier SS glaçant achève de le faire rentrer dans un jeu trouble, dangereux et déshonorant qui le marque d’une tâche indélébile.

 

Avis

Ce roman, car il faut bien insister sur ce point tant il est référencé et donne à bien des égard l’impression d’une biographie partielle, ne m’a pas convaincu. Se concentrant sur les années 1940-1946, soit les années controversées du champion, il puise dans le trouble de ces années et le caractère moralement insoutenable des publications d’Alekhine en 1941 un carburant facile, utilisé de manière parfois douteuse.

En effet, ces textes, écrits à une époque où soviétiques et nazis étaient non-seulement en paix, mais avaient en plus un accord d’expulsion des opposants réfugiés chez eux dans leur pays d’origine, sont abordés de manière un peu légère. Alekhine reçoit un ancien adversaire qui lui fait un chantage à la petite semaine autour d’un courrier dans lequel Alekhine cherche à fuir vers le Portugal lors de la débâcle, et le champion accepte de servir le Reich qui, en retour, lui offre sa protection face à d’hypothétiques tueurs de Staline. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Alekhine n’a pas beaucoup résisté ni cherché d’échappatoires. Or cette dimension est au cœur de la controverse historique sur le champion. Ses détracteurs le considèrent comme un suppôt du nazisme, alors que lui affirme avoir écrit sous influence, sans avoir le choix. Les travaux d’historiens ne semblent pas encore avoir apporté de réponse définitive sur la réalité des intentions d’Alekhine, et peut-être ne trouveront-ils jamais le fin mot de l’Histoire. Dans ces conditions, l’art du roman est très compliqué puisqu’il diffuse l’image soit d’un salaud, soit d’une personne qui, à l’instar de millions d’autres, a survécu comme elle a pu. Je me serais attendu pour ma part à plus de nuance, et surtout un développement plus poussé et plus fin du combat intérieur qui pouvait agiter le champion. L’intervention facile de fantômes qui émergent de ses brumes éthyliques est ainsi une pirouette facile qui arrive finalement comme un cheveu sur la soupe.

Par ailleurs, ce roman combine des personnages parfois improbables, juxtaposés, qui ne sont là que pour avoir une convergence de trajectoires conduisant à Estoril en 1946, afin de donner du corps au caractère très douteux de l’accident mortel du champion. Pourquoi pas ? L’inconvénient de ce procédé, c’est que l’on passe beaucoup de temps sur des intrigues secondaires qui nous montrent un tueur soviétique tuant, un résistant qui résiste (fort mal d’ailleurs), un officier SS sadomaso ne parlant que de mort, un espion portugais qui espionne… et pendant ce temps, Alekhine joue des tournois sans intérêt, boit comme un trou, se goinfre le cas échéant et voit des fantômes, alors que des joueurs et compositeurs fameux, Spielmann, Rubinstein et Przepiorka, sont victimes directes ou indirectes de l’antisémitisme. Le cœur du sujet est finalement traité un peu à la va-vite, et c’est bien dommage.

C’est ce traitement léger qui gâche un peu, à mon sens, la lecture agréable du texte qui nous emmène – car sur la forme, on a envie de tourner les pages, même si l’on connait bien l’histoire d’Alekhine et donc la fin. Au point final, je me dis que ce roman, qui aurait pu aisément jouer sur une dimension psychologique fine à la fois d’Alekhine et du joueur d’échec, ne m’a non seulement ouvert aucune perspective par rapport à ce que je connais du personnage, mais en plus en livre une image appauvrie, voire caricaturale.

Jacques Fache

 

 

 

Botvinnik smyslov de mikhail botvinnikMikhail Botvinnik  Smylsov Botvinnik  Three World Chess championship matches : 1954, 1957, 1958.  Ed. New In Chess, 2009.

 

Y a-t-il eu une école soviétique des Échecs ? Cela reste un sujet débattu, notamment par les joueurs russes actuels qui soulignent les chemins indépendants qu’ils empruntent pour arriver (encore) au top niveau. Les anciens joueurs soviétiques de l’époque sont peu prolixes sur le sujet (ou alors déjà morts). C’était dans tous les cas un sujet assez tabou, et les joueurs d’Echecs comme tous les citoyens soviétiques, devaient marcher droit et respecter les consignes venues d’en haut. Leur monde semblait assez irréel, entre la peur des sanctions en cas de mauvais résultats et la récompense ultime : le droit d’aller jouer un tournoi hors de Russie. J’incite les lecteurs à se plonger avec jubilation sur les livres de Genna Sosonko qui retrace cette époque qu’il a bien connu, avant d’émigrer à l’Ouest.

 

Y a-t-il eu une domination soviétique du jeu d’Echecs ? Certainement. Pour preuve tous les champions du monde ont été soviétiques, entre 1948 et 1972. Alexandre Alekhine, qui était champion du monde précédemment, était plus un Russe qu’un vrai soviétique, même si des tentatives de récupération posthume de sa mémoire ont été menées par Moscou.

 

Cette domination, de même que l’image du chef-patriarche de l’école soviétique des échecs s’incarne surtout dans un homme : Mikhail Botvinnik (1911-1995). Il a été champion du monde entre 1948 et 1963, prenant le titre lors d’un tournoi des candidats provoqué par le décès d’Alekhine, et le perdant contre Tigran Petrosian, de 18 ans son cadet. Botvinnik a été le maître de nombreux jeunes joueurs, le plus prestigieux étant Garry Kasparov.

 

Cette longue domination n’a pas été sans péripéties. Ce champion du monde pendant 15 ans n’a en fait jamais gagné un championnat du monde en tant que champion. En 1951 il fait nul contre David Bronstein, puis en 1954 contre Vassily Smyslov. Il perd contre Smylsov en 1957 mais gagne le match revanche (qu’il joue comme challenger) en 1958. Il perdra ensuite contre Mikhail Tal en 1960 et gagnera à nouveau le match revanche l’année suivante.

 

Il est coutume de dire que les résultats des parties entre soviétiques allaient toujours dans l’intérêt de l’école soviétique des échecs, jusqu’à des accusations de triche pure et simple comme celles proférées par Bobby Fischer. David Bronstein laissera planer le doute sur les pressions qu’il a subies en 1951 pour ne pas gagner contre M Botvinnik.

 

Le livre présenté ici, après cette longue introduction, tendrait à refléter le contraire. Les trois matchs entre Botvinnik et Smyslov ont été acharnés, pas de nulle de salon, sauf peut-être à la fin quand le résultat était défini (il se jouait au meilleur des 24 parties).

 

Ce livre a plusieurs intérêts majeurs. D’abord la description dans le détail des matchs, toutes les parties étant commentées par Botvinnik lui-même, sans aucune complaisance et dans un style très agréable. L’éditeur intervient parfois en notes de bas de page pour rectifier une variante avec l’aide des modules actuels, mais les analyses sont globalement dans leur jus de l’époque. De plus le livre contient les fameux cahiers de préparation de Botvinnik, qui étaient un secret d’état à l’époque. On s’amusera de leur caractère très superficiel par rapport aux analyses des débuts par les GMI d’aujourd’hui.

 

Une lecture très conseillée donc, pour ce moment d’histoire méconnu des échecs.

Thierry Généreau

 

 

 Gambit hongroisSandor Marai & cie Échec et mat ou le gambit hongrois  Ed Cambourakis Mai 2021

Douze nouvelles réparties entre "ouverture, milieu de partie et finale" parcourent la littérature hongroise de 1855 à 1989. Elles font écho à  l’importance accordée à ce jeu au quotidien en Hongrie depuis la création du premier cercle créé à Pest en 1830 jusqu'à Judit Polgar.

De la vie et de la mort en somme, comme se plaisent à l’écrire à grand renfort de métaphores les auteurs de cet ouvrage  dont la lecture est une invitation à venir explorer ce terrain de jeu des échecs fort bien connu pour... ces imprévus. 

Pierric Onillon

 

 

 

 

 

Fin de partieFin de partie, Frank Brady, Forges de Vulcain, 2018 (version poche 10/18)

Robert James Fischer, dit Bobby, n’est pas seulement un joueur d’exception. C’est aussi un personnage fascinant sur lequel courent d’autant plus de rumeurs et de contre-vérités qu’il s’est obstiné avec un acharnement rare à passer sous les radars médiatiques à partir de son titre de champion du monde de 1972. Le succès de cette entreprise a ouvert la voie à toutes les histoires, bonnes ou mauvaises.

Je n’ai pas échappé à la règle de la fascination. Certes, j’ai été marqué par les exploits de nombre d’autres grands champions actuels et passés, mais Bobby Fischer tient une place spéciale par ses trouvailles échiquéennes, sa conquête épique du titre, sa disparition brutale de la sphère des 64 cases, sa folie poussée à une extrémité rare. Cette biographie, écrite dans sa version américaine en 2011, peu de temps après le décès du champion (2008), vient à point nommé pour donner du corps à l’insaisissable et l’énigmatique. Frank Brady tient le lecteur en haleine en commençant simplement par la jeunesse du champion, et en suivant un ordre chronologique jusqu’à son absurde disparition.

Au-delà d’un texte qui donne les détails nécessaires à l’histoire, mais ne s’égare pas dans des circonvolutions inutiles, Frank Brady, qui a côtoyé Bobby Fischer à l’adolescence, donne les clés nécessaires à la compréhension d’un personnage complexe. Sans prétendre donner une réponse à tout, car certains aspects du champion resteront à jamais incompréhensibles, il donne du sens et répond à de multiples questions. Comment Fischer a-t-il forgé son jeu ? Quelles personnes ont joué un rôle clé dans son ascension fulgurante ? Quelle était la vraie personnalité de Fischer ? Était-il l’être inculte qu’en ont fait certains journalistes ? D’où vient cette hyper-paranoïa qui a failli le faire renoncer à la quête du titre en 1972, et l’a fait abandonner sans lutter ledit titre en 1975 ? D’où vient son antisémitisme d’autant plus absurde que Fischer venait d’une famille juive ? Qu’est-il réellement devenu entre son titre de 1972 et le match revanche bizarre de 1992 ? Au fil de cette vie qui se déroule, le lecteur découvre un être fragile, n’ayant de cesse que se forger des boucliers pour affronter ce qui n’était pas toujours que des moulins à vent.

Cette biographie possède plusieurs qualités notables. Malgré l’admiration que l’on sent sous la plume de Frank Brady, il ne cède jamais à la tentation hagiographique pas plus qu’au sensationnalisme facile que pouvaient lui offrir bien des détails méconnus de la vie de Fischer. Il n’esquive donc pas les difficultés et les facettes les plus sombres de son personnage. Ensuite, il se centre sur l’homme bien plus que sur le champion et donne ainsi à comprendre. Amis des coups d’extra-terrestres de Bobby, passez votre chemin ! Pas de plongée dans les parties les plus brillantes ou les plus tendues, mais tous les éléments pour comprendre, ou tenter de le faire tant Fischer pouvait être déroutant, ce qui traversait son esprit et les lignes structurantes de son personnage.

A lire par tous ceux qui veulent connaître ce champion hors du commun, ainsi que tous ceux qui pensent déjà tout connaître de son histoire.

Jacques Fache

 

41ob5djvenl sx339 bo1 204 203 200La vie rêvée du joueur d’échec, Denis Grozdanovitch, Grasset, 2021

 

Attention, OVNI ! Cet ouvrage représente un essai sur le jeu d’échec, mais n’est pas structuré comme un essai classique. En effet, si, à la fin de la lecture, l’idée directrice est claire, le chemin pour y parvenir est méandreux.

Mais commençons par le commencement. Le sujet de cette réflexion porte sur l’interaction entre le jeu d’échec, la notion plus générale de jeu, les hommes qui le pratiquent et la vie, que ce soit à l’échelle de l’individu ou de la société. Comment trouver une juste voie pour pratiquer avec passion sans pour autant tomber dans une dépendance parfois mortifère, et dans tous les cas, destructrice ? Quel sens social et culturel prêter à un jeu qui, pour nombre de ses pratiquants, est bien plus qu’un jeu ? Comment parvenir au bonheur d’une pratique en évitant les excès du plaisir ?

Cette dernière phrase résume bien le jeu avec les mots et les situations qu’effectue l’auteur pour partir apparemment dans toutes les directions mais en réalité se raccrocher à une logique forte. Le lecteur passe tour à tour de l’expérience personnelle de Denis Grozdanovitch, qui a flirté avec la dépendance lui permettant un recul incisif sur le microcosme des cercles d’échecs, aux histoires petites et grandes de joueurs reconnus, en effectuant des détours par la littérature (Nabokov et Zweig notamment), la philosophie (Bergson, Platon, Socrate, Berkeley…), la poésie (Valery…), l’histoire (Huizinga…), les mathématiques et la logique (Gödel), et même la physique quantique… Si si ! Je vous assure ! L’auteur parvient à coupler sa réflexion sur le jeu avec le principe d’Heisenberg par exemple, me permettant au passage de corriger certaines imprécisions dans mes connaissances. Quand sont convoqués à la rescousse Einstein ou Gödel, je m’incline et tente de suivre (pas toujours évident je dois l’avouer. Mais c’est là un avis sans doute très personnel).

L’essai est riche, et alterne des passages parfois un peu pointus pour le non-philosophe avec des pointes d’humour qui jalonnent l’ensemble du texte. Deux d’entre elles, histoire de donner l’ambiance. « Une partie d’échecs se divise en trois étapes : la première, où vous espérez avoir l’avantage, la deuxième où vous croyez avoir l’avantage, et la troisième où vous prenez conscience que vous êtes en train de perdre » (Xavier Tartacover, cité p.31). Ou encore « Peu d’hommes savent penser mais tous tiennent absolument à avoir une opinion. » (George Berkeley, cité p.36).

Ce qui est remarquable et fait l’intérêt de cet ouvrage, c’est à mon sens sa capacité non pas à juxtaposer des références et construire un monument de plus à la gloire de la cuistrerie, mais à tisser un lien cohérent entre des auteurs et des réflexions qui n’en ont apparemment pas. Denis Grozdanovitch construit ainsi un édifice intellectuel intéressant qui ouvre des horizons de réflexion et de méditation qu’il ne tient qu’au lecteur d’emprunter et de poursuivre.

Jacques Fache

 

Date de dernière mise à jour : 05/09/2021